Les agriculteurs(trices) sont-ils des humains comme les autres ? 1/3

Article #1/3 – Un métier sous pression

Vous l’aurez compris, cette question est volontairement provocatrice.

Mais j’ai bien l’impression – sans avoir fait d’étude formelle – que sous la cotte, se cache bel et bien un humain. Les agriculteurs et agricultrices partagent les mêmes besoins physiques, psychologiques et affectifs que tout un chacun. 🙂

Pourtant, dans mon expérience de terrain, il m’est apparu que ces femmes et ces hommes ont parfois tendance à oublier leurs besoins fondamentaux, au détriment de leur santé et de leur épanouissement.

Le milieu agricole est souvent évoqué dans les médias pour ses conditions difficiles et, malheureusement, pour son taux de suicide particulièrement élevé. En 2015, selon la MSA, 605 assurés se sont donné la mort – soit plus d’une personne par jour.

Si le facteur économique est régulièrement pointé du doigt, il n’est qu’un élément parmi d’autres. Une étude sociologique récente* met en lumière la complexité de ces situations : souffrance sociale, isolement, pression familiale ou perte de statut, mais aussi manque de ressources pour affronter cette souffrance.

(*La souffrance sociale chez les agriculteurs, Nicolas Deffontaines, Études rurales, n°193, 2014. Thèse soutenue en 2017)


Être agriculteur(trice) avant d’être homme ou femme ?

Durant mes années comme salariée agricole, puis comme responsable de formation, j’ai souvent entendu ce type de phrases :

« On ne peut pas faire ce métier sans passion. » « C’est plus qu’un métier, c’est une vocation. » « Ce n’est pas un métier comme les autres. »

Cet attachement profond, presque inconditionnel, n’est pas neutre.

Comme dans une relation amoureuse passionnée, au début, ça donne de la force, ça pousse à se dépasser. Mais si cette passion devient exclusive, fusionnelle, et qu’elle s’effondre… la chute peut être brutale.

Beaucoup d’agriculteurs que je rencontre s’identifient totalement à leur métier. Ils « sont » leur métier, parfois au détriment de leur vie affective, sociale ou personnelle.

Quand tout tourne autour du travail, et que celui-ci vacille, c’est toute l’identité qui est touchée.

Et si, dans le même temps, la vie en dehors de la ferme n’a pas été entretenue (couple, amis, passions, engagements), quelles ressources reste-t-il pour faire face ?


Trois particularités du métier d’agriculteur(trice) sources de tensions internes

1. Un métier passion

Oui, ce métier est souvent vécu comme une passion, une vocation. Et cette passion permet parfois de tenir bon quand les conditions sont difficiles.

Mais cette passion peut aussi mener à un surinvestissement, à une confusion entre la personne et le travail. Et dans les moments de crise, c’est tout un monde intérieur qui s’effondre.

« Si je suis mon métier et que ma situation se dégrade, c’est moi tout entier qui vacille. »

2. Un métier d’indépendants, soumis à de fortes contraintes externes

Bien que les agriculteurs soient indépendants, leur activité est sans cesse encadrée, influencée, orientée par :

  • les normes
  • les règlements
  • les conseils
  • les attentes des filières, des institutions, des consommateurs

Ces prescriptions deviennent parfois des injonctions irréalistes, en décalage avec les réalités du terrain.

🔎 Exemple : Lors de mon stage de BTSA, j’ai accompagné un éleveur bovin lait qui s’orientait vers l’agriculture de conservation. À l’époque, il ne recevait aucun soutien. Aujourd’hui, il est reconnu pour ses résultats. Cette tension entre vision personnelle et regard extérieur est fréquente.

3. Un métier sous pression sociétale

Comme d’autres métiers à fort impact public (enseignants, policiers…), les agriculteurs sont soumis au regard social, jugés sur leurs pratiques… sans que les citoyens aient toujours une vision fine de la réalité.

Résultat : incompréhensions, malentendus, voire conflits. Et peu d’espaces de dialogue. La vente directe et les circuits courts (20 % en 2019) favorisent une rencontre, mais il reste du chemin.

➡️ Je consacrerai un prochain article à la spécificité du travail en famille, qui ajoute une couche supplémentaire de complexité relationnelle.


Retrouver son pouvoir d’agir malgré les difficultés

Il n’y a pas de solution magique. Et ce serait simpliste – voire culpabilisant – de dire :

« Si tu veux, tu peux. » Je n’y crois pas.

Mais je pense que comprendre ses difficultés, les nommer, les analyser, c’est le premier pas pour retrouver de la marge de manœuvre.

Et cela peut passer par :

  • un accompagnement extérieur
  • un groupe de soutien
  • un entourage bienveillant

Sortir de l’isolement, c’est vital.

Je parlerai dans un prochain article du processus de stigmatisation des agriculteurs, et des façons de retisser un lien solidaire et digne.


📌 Dans l’article 2, nous irons plus loin sur la notion d’identité et de tensions internes, avec des exemples concrets du quotidien à la ferme. Toujours dans l’idée de mieux comprendre… pour mieux agir.