Les agriculteurs(trices) sont-ils des humains comme les autres ? 2/3

Article #2/3 – Identité et tensions dans le quotidien à la ferme

Etre agriculteur(trice), c’est bien plus qu’un métier : c’est une part de soi. Alors que se passe-t-il quand cette identité est bousculée ? On explore ici quelques pistes pour comprendre les tensions invisibles qui traversent la vie à la ferme.

Dans cette partie, nous abordons une notion de psychologie sociale : l’identité, et plus précisément, comment surgissent les tensions identitaires dans nos vies.

Vous allez peut-être me dire :

« Ok, mais ça me sert à quoi concrètement ? »

C’est vrai que, vu de la ferme, avec le nez dans le quotidien, les imprévus et les urgences, cela peut sembler très abstrait, voire inutile.

Mais comme je l’ai expliqué dans le premier article, comprendre redonne du pouvoir d’action. Et si les agriculteurs(trices) sont des humains comme les autres, alors la notion d’identité est fondamentale pour comprendre ce que nous vivons.

Le milieu agricole ne devrait pas rester à l’écart des concepts de sociologie, psychologie ou sciences comportementales. Ces outils peuvent offrir des clés d’analyse et d’action au quotidien. De nombreux chefs d’entreprise s’en servent pour progresser avec leurs équipes. Pourquoi pas les chefs d’exploitation ?

Je m’engage à être aussi concrète que possible. Et si je ne le suis pas, dites-le moi !


L’identité : quelques repères utiles

Pas de débat d’académiciens ici, juste un cadre pour mieux se comprendre.

L’identité se construit dans la relation aux autres : famille, école, travail, engagements sociaux… Elle n’est pas figée. Elle évolue avec le temps.

On distingue :

  • L’identité subjective : comment je me définis moi-même, ce qui fait sens pour moi.
  • L’identité sociale : comment les autres me perçoivent, me classifient, selon des rôles sociaux (métier, statut familial, origines, etc).


Quand surgissent les tensions ? 

Servons-nous de notre imagination pour bien comprendre les mécanismes de tension identitaire. 

Dans le tableau ci-dessous voici 3 configurations de monde parfait versus la réalité pour bien comprendre les enjeux liés à l’identité. 

CAS Un monde parfait Versus Réalité 


CAS N°1 
Imaginons un monde parfait dans lequel ma manière de me définir intérieurement ( identité subjective ) est exactement comment l’autre me perçoit (identité sociale attribuée par autrui). Il m’accueille sans jugement, tout est fluide. Je me sens en complète cohérence. 

L’identité est sujette à négociation avec les autres et avec soi-même. 


CAS N°2 

Imaginons un monde parfait avec une vie parfaitement linéaire, sans changement, je suis identique dans le temps passé/présent/futur.

Il existe des incohérences, des incompatibilités dans mon parcours dans le temps : 
entre mon identité héritée (passé), liée à mon éducation, à ma culture et mon identité acquise ( présent)  grâce à mes propres expériences et mon identité visée ( futur ) c’est à dire ce à quoi j’aspire, comment je me projette. 



CAS N°3  
Imaginons un monde parfait où mon parcours se fait sans heurts, sans devoir m’affirmer face à mes parents, à mon patron, aux institutions qui veulent m’imposer leur vision ou choix souvent en pensant que c’est le meilleur pour moi.
Mes identités, qu’elles soient sociales, professionnelles ou personnelles, se confrontent à la pression du collectif, aux normes sociales.

Vous l’aurez compris un monde parfait, n’existe pas ! C’est un peu plus compliqué ! 

Concrètement qu’est ce que cela donne dans la vie de tous les jours ?

Cas concret 1 de tension : Pas toujours simple de reprendre la ferme familiale

J’ai été élevé par des parents éleveurs laitiers où la valeur travail est central et le don de soi pour la ferme valorisé ( identité héritée ). Je suis sortie du milieu familial, j’ai fait des études hors cadre agricole ( identité acquise ). Aujourd’hui, je souhaite revenir à la ferme mais je ne veux pas y dévouer toute ma vie. J’aspire à travailler moins et surtout différemment parce que je veux du temps libre pour ma famille ( identité visée ).  

Cas concret 2 de tension : Cohabiter avec les voisins non agricoles

Je me sens proche de mes animaux. Je fais tout pour qu’ils se sentent bien parce que c’est important pour moi ( identité subjective ) mais les voisins qui ne sont pas du métier m’ont accusé de maltraiter mes animaux ( identité pour autrui). Certainement qu’ici, le voisin fait ce qu’on appelle une généralisation et même une stigmatisation. 

Pour lui, tous les agriculteurs n’ont aucune conscience du bien être animal parce qu’il a vu sur internet des images liées à la maltraitance dans des exploitations agricoles. Nous reviendrons précisément sur ce phénomène de stigmatisation des agriculteurs dans un prochain article

Maintenant faisons un focus sur l’identité professionnelle

Inspiré de François Delivré, Le métier de coach. 

L’identité professionnelle recouvre 4 aspects : 

  • Interne : Ce que nous ressentons être au plus profond de nous, ce qui nous rend unique. Elle est faite de nos diverses expériences. Elle comprend aussi notre structure psychologique, notre personnalité. 
  • Compétence : Il s’agit de la maîtrise technique du métier que nous exerçons : conduite du troupeau, itinéraire technique des cultures, gestion du pâturage, gestion d’entreprise…
  • Statut sociale : Quelle est notre réponse à la question que fais tu dans la vie ? Je suis chef d’exploitation, Je suis paysans, Je suis éleveur, Je fais des céréales, Je produis du lait, Je nourris les gens…
  • Reconnaissance :  liée au regard et à la relation à l’autre  : D’où vient cette reconnaissance ? De vos pairs, de votre associé, de vos clients, de vos salariés, de vos partenaires…

Ceci étant dit, voici des exemples de tensions que nous pouvons ressentir dans l’expression de notre identité professionnelle

Tension concernant l’aspect interne de l’identité pro : 

  • Je suis extraverti, j’ai besoin de voir du monde, je suis très sociable mais mon travail m’isole, je suis seul au quotidien et c’est très dur à supporter.
  • Je n’ai plus l’envie de faire mon métier et je ne sais plus à quoi sert mon travail.

Tensions concernant l’aspect technique

  • J’ai des compétences techniques que je ne peux pas valoriser dans mon métier et j’en ressens une grande frustration.
  • Je me sens dépassé techniquement parce que ça change trop vite.

Tensions concernant l’aspect statut social

  • Mon statut social n’est plus aussi valorisé qu’avant dans la société.
  • J’ai un statut juridique avec peu de droits et de sécurité, qui dévalue mon statut social ( exemple : aide familiale ).

Tensions concernant l’aspect reconnaissance

  • Je n’ai pas la reconnaissance de l’importance de mon travail dans la société. 
  • Je n’ai jamais aucun retour de mes pairs ou de mes associés sur la qualité de mon travail.

En conclusion

L’identité est multiple, mouvante, et soumise à tension. Car nous ne vivons pas dans un monde lisse. Nous sommes des êtres sociaux, en lien avec les autres, pour le meilleur et parfois le pire.

Si vous vous reconnaissez dans certaines de ces situations, si cela résonne avec ce que vous vivez ou avez vécu, n’hésitez pas à m’en parler.

Dans le prochain article, nous verrons des outils simples pour prendre du recul, mieux vivre les tensions, et retrouver du souffle dans le quotidien à la ferme.