Et si l’on arrêtait de parler de « milieu agricole »

Pour cette première édition, j’ai envie de prendre un peu de hauteur, de dézoomer de la ferme et d’interroger l’usage d’une expression que l’on emploie presque sans y penser : “le milieu agricole”

Quand j’ai mis les pieds dans ce fameux “milieu agricole”, sans en être issue, j’ai été surprise d’entendre cette expression partout. Dans les médias, bien sûr. Mais aussi dans la bouche des agriculteur·trices eux-mêmes, dans les formations, les institutions, le para-agricole.

Avant qu’elle ne rentre dans mon propre langage comme un automatisme, une évidence à ne plus questionner, j’en plaisantais parfois — un peu par provocation — en la comparant à… la mafia.

La mafia, c’est le “milieu”

(L’agriculture, ce n’est pas la mafia, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, hein.)

Dans ce cas, que désigne t-on quand on parle « du milieu » ? 

– Il s’agit d’un groupe fermé aux codes internes très marqués

– avec ses propres lois, hiérarchies et manières de faire, 

– opposé ou à distance du reste de la société

– et perçu comme opaque, difficile à pénétrer ou à comprendre de l’extérieur. 


« Le milieu agricole » : une expression qui marque une frontière : Eux/Nous 

Parler de milieu agricole, peut involontairement véhiculer l’idée d’un monde à part, fermé sur lui-même, ses traditions, ses non-dits. Il y’aurait nous et eux, nous les « gens de la terre » et eux « les gens de la ville ». Je caricature évidemment. 

Aujourd’hui, les choses bougent. De plus en plus d’agriculteur·trices ouvrent leurs fermes, racontent leur métier, rendent visible leur réalité. Et de l’autre côté, des citoyen·nes s’engagent pour valoriser les producteurs, soutenir la vente directe, recréer du lien.

Question anodine ou pas au passage : A qui sert ce clivage ? 

Je ne vais pas refaire ici l’histoire de l’agriculture française, j’inviterai un historien bien plus pertinent que moi pour le faire. Mais cette expression de “milieu” est aussi le symptôme d’une construction sociale et politique de l’agriculture : à la fois mise à l’écart, souvent dénigrée et assignée à une mission nourricière sacrée.

La construction d’un “nous” à partir de conditions de vie partagées

Cette frontière, eux/nous structure encore beaucoup d’imaginaires et de discours. 

Au-delà du symbole, elle peut recouvrir encore une réalité concrète : celle d’un **groupe socio-économique** partageant des conditions de vie similaires — sur les plans **culturel, économique et social**.

Pour les agriculteurs, des conditions d’existence marquées par le lien au foncier, le travail en famille, l’instabilité des revenus, l’interdépendance au vivant, l’ancrage local, l’impact sur l’environnement… autant de traits communs qui peuvent former un **ensemble cohérent aux yeux des autres**, et parfois aux yeux de ceux qui le vivent.

Le milieu est aussi protecteur face aux agressions 

Comme dans d’autres « milieux » sociaux marqués, il y a une forme d’**entre-soi défensif**, nourri par les difficultés, les injonctions contradictoires, les critiques extérieures et les processus de dévalorisation. On s’identifie à son groupe pour faire face aux attaques de l’extérieur. 

Faire corps, permet aussi de revendiquer, de lutter pour de meilleurs conditions de vie, pour défendre ses droits et sa vision. 

Le milieu peut être aussi enfermant

Si il protège et est porteur de sens, il peut aussi empêcher de se réinventer, de dialoguer sereinement, d’aller au delà de la tradition, de dépasser le « on a toujours fait comme ça »…

Parler de « milieu » peut alors aussi poser la question : qui est dedans, qui reste dehors ? Et qui décide de qui entre et à quel prix en sortir ?

Dans les périodes de crise, quand le métier devient l’unique fondement de l’identité, on voit parfois s’installer un repli identitaire. Et plus le dehors semble menaçant, plus le dedans se rigidifie. voir article sur mon site internet 

Les limites de la notion de « milieu »

Même si il y a des similitudes dans les conditions d’existence des agriculteurs.trices, quand on parle de “milieu agricole”, on croit saisir une réalité claire, délimitée, mais on passe à côté de l’essentiel : la pluralité des vécus, des trajectoires et des pratiques. Il n’y a pas un seul monde agricole, mais des mosaïques de mondes — parfois voisins, parfois même en opposition. 

Il y a celles et ceux qui ont grandi sur l’exploitation familiale et ceux qui ont quitté leur vie de citadins pour s’installer. Il y a les éleveurs laitiers en AOP, les céréaliers en coopérative, les maraîchers en vente directe… 

Il y a ceux qui travaillent seuls, ceux qui sont en GAEC, ceux qui gèrent une équipe de dix salarié·es. 

Il y a ceux qui parlent d’agriculture, ceux qui parlent de métier, et ceux qui parlent de mode de vie. Il y a ceux qui veulent nourrir le monde, et ceux qui veulent localement avoir un impact…

Parler de “milieu” revient souvent à **gommer les conflits internes** à l’intérieur de ce supposé « milieu » : conflits de générations, conflits de valeurs, conflits de pratiques. 

Cela efface aussi ceux et celles qui peinent à y trouver leur place : les femmes, les jeunes, les salarié·es, les personnes queer**, les étranger·es, les atypiques. Tous ceux qu’on entend rarement dans les représentations dominantes de “l’agriculture”.

Et pourtant, ce sont bien ces écarts, ces marges, ces tensions, qui font évoluer la réalité agricole. Ce sont les frottements entre différentes visions du monde, différentes manières de produire, de vivre, de résister, qui ouvrent des brèches. C’est là, dans ces zones floues, que se jouent les transitions les plus fécondes.

Et si on arrêtait de parler de « milieu agricole » ?

Et si on laissait tomber ce mot ? Si on renonçait à l’idée rassurante d’un monde agricole homogène, uni, cohérent ? Si on décidait de parler autrement ?

On pourrait commencer par nommer les pratiques plutôt que les étiquettes. Dire ce que les gens font, avec qui, dans quelles conditions, avec quelles intentions. 

On pourrait parler de réseaux (pâturage tournant, circuits courts, machinisme, entraide) plutôt que de “milieu”. Parler de communautés de pratiques, de relations de travail, de liens au territoire.

On pourrait aussi assumer l’hétérogénéité comme richesse, au lieu de la considérer comme un problème à régler ou à lisser. Arrêter de chercher “le bon modèle”, “la bonne voix”, et écouter les dissonances. Elles en disent long sur ce qui travaille l’agriculture de l’intérieur.

Enfin, on pourrait sortir du fantasme de la pureté : ni un “milieu” victime, ni un “milieu” coupable. Juste des personnes, des collectifs, des territoires qui inventent, bricolent, résistent, se plantent parfois, avancent souvent. Cela demande de la nuance, de la curiosité, et surtout, de rompre avec les grands récits simplificateurs.

Arrêter de parler de “milieu agricole”, ce n’est pas nier la réalité de ceux qui vivent de et avec la terre. C’est au contraire leur rendre leur complexité — donc leur dignité.